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  • Napoléon LaFossette

[INTERVIEW] Koria, créateur de pochettes pour Jul, Niska, SCH ou Zola

C’est un nom que les auditeurs de rap attentifs ont vu passer sous leurs yeux ces dernières années. Récemment mis en lumière par Konbini, OKLM ou Booska-P, Koria est pourtant en place depuis un moment au sein de l’industrie du rap en France. Parfois décrit comme celui qui se partagerait le monopole des pochettes d’albums avec Fifou, il est celui à qui l’on doit notamment les pochettes des 3 premiers albums d’SCH, des 2 albums de RK, de Je ne me vois pas briller de Jul, de Commando de Niska ou de Cicatrices de Zola.





Pour cette première interview publiée par Virgules, Koria est revenu non pas sur ces pochettes, non pas sur ces rappeurs, mais sur son métier. Comment vit-on en tant que créateur de covers ? Comment fait-on pour durer ? Comment se déroule le travail de préparation d’une pochette ? Comment le rapport du rap à ses graphistes et photographes a-t-il évolué ? Ceci afin d’offrir aux Koria en herbe une perspective plus nette sur le métier qui les fait rêver, ainsi que de dévoiler quelques détails sur la profession de graphiste qui intéresseront les curieux.

Bonjour Koria. Quel parcours t’a amené à devenir photographe et concepteur de pochettes ?


En fait, depuis l’école, j’ai toujours kiffé les arts plastiques. J’ai même fait cette option au lycée. J’ai toujours été attiré par l’image en général. Avant toute chose : je suis devenu graphiste après 4 ans d’études. Puis, pendant ces études, j’ai commencé à me rapprocher de groupes et labels indépendants dans le rap, parce que c’est une musique que j’écoutais. Donc j’ai commencé à faire des logos, des pages de pub… Par la suite, je me suis mis à la photo pour essayer de gérer un projet dans la globalité, de ne pas être dépendant d’autres personnes. Dès lors, être concepteur de pochettes, ça devient la suite logique quand on touche au graphisme et à la photo. Puis les pochettes, c’est un truc qui m’attirait ! J’adorais l’objet du vinyle, du CD, quand j’étais petit. C’est un truc qui m’attirait depuis toujours, voilà pourquoi je me suis destiné à faire ce taf-là.


A quelle époque remontent tes premiers cachets ?


On va dire que c’était il y a 10 ou 12 ans. J’ai commencé par taffer gratuitement avec ces groupes ou labels, pendant un an ou un an et demi, histoire de faire mes premiers pas… Bon, c’est comme ça que tu commences à bosser avec les gens, la gratuité, malheureusement ça n’est que par ce biais-là que tu peux y arriver. Avant donc de toucher mes premiers cachets avec des labels indépendants, puis des maisons de disques.


Et à partir de quel moment as-tu pu commencer à en vivre pleinement ?


J’ai commencé à en vivre pleinement à 23 ou 24 ans. J’avais 2 activités : graphiste dans une boite pour casinos et pour hôtels, et à côté je faisais déjà des pochettes et logos. Jusqu’à ce que je manque de temps pour faire les 2 jobs, moment où je me suis lancé pleinement dans cette activité qui est encore la mienne aujourd’hui.



SCH - par Koria


Penses-tu que vous êtes beaucoup en France à réussir à vivre de ce travail sur la photo et le design ?


Ca serait te mentir de te dire qu’on est beaucoup… Je n’ai pas la réponse exacte, mais dans la musique on doit être… 10 ou 15 à en vivre. Parmi ceux qui font de la photo et du design à la fois. Parce que c’est un peu une nouvelle école : avant les gens étaient soit graphiste, soit photographe, jamais les deux en même temps. Depuis 10 ou 15 ans c’est un truc qui a changé, mais on reste très peu à maitriser les 2 domaines.


Et quelles compétentes (artistiques, humaines, business) te semblent les plus importantes pour durer dans ton métier ?


Avec le recul, je te dirais que la compétence artistique principale, c’est : être curieux de tout. Suivre ce qu’il se fait, s’inspirer d’un maximum de choses, des affiches de films aux clips, de tout ce qui t’entoure. Donc être curieux de tout et ne pas se cantonner aux pochettes, pour s’imprégner de toutes ces choses. S’agissant des compétences humaines, il faut essayer d’être le plus pro possible, le plus à l’écoute, être rigoureux dans son travail. Mais bon, ça après c’est propre à tous les tafs en free-lance, c’est même plus du business que de dire ça. Puis avoir un bon relationnel avec les artistes ou maisons de disque avec lesquels tu travailles.



Cover de l'album "Je ne me vois pas briller" de Jul - par Koria


As-tu besoin des compétences en dessin à la main, ou pas du tout ?


A titre personnel : pas du tout ! Je suis mauvais en dessin. J’aimais ça petit mais l’arrivée de l’ordinateur, avec les logiciels de création, m’a tellement plu que j’ai très vite lâché le dessin. Après, pour maquetter, exprimer une idée, il n’y a rien de mieux que le dessin. Donc parfois je m’en sers, mais c’est à des fins très amateures.


Sur une sortie d’album, comment se passe le processus préalable à la sortie et relatif au dessin de la pochette, généralement ?


C’est un peu toujours la même chose : on t’appelle, souvent à la dernière minute malheureusement, pour rencontrer l’artiste. Moi de toutes façons, c’est une chose que j’exige si je n’ai jamais bossé avec lui. Ecouter un peu de son, parler du titre du projet, échanger avec l’artiste sur ses attentes, voir s’il a des idées, un concept bien prévu en tête ou pas du tout. C’est un peu le processus logique avant de rentrer en création de pochette. Puis une fois validé de mon côté, par les équipes de l’artiste et par la maison de disque, on détermine une date de shooting et c’est parti.



Cover de l'album "Story Teller" de Médine - par Koria



Du coup, aujourd’hui, y a-t-il des structures faisant systématiquement appel à toi, ou cela dépend de l’artiste ?


Non, il n’y a pas de structure bossant uniquement avec moi. J’arrive à bosser avec tout le monde, donc c’est cool. Parfois oui ça dépend de l’artiste, il peut avoir une certaine exigence sur la personne avec qui il veut travailler. Ou parfois, c’est le label ou la maison de disques qui me met en avant. Mais je n’ai pas de client qui bosse exclusivement avec moi : c’est piégeux de bosser avec la même personne tout le temps, parce que tu ne prends pas de recul. Ca dessert tout le monde, à la fin.


Avec quels corps de métier autres que le tien es-tu le plus amené à travailler ?


Alors, je suis assez solitaire dans ma façon de travailler : dans la photo, le graphisme, la retouche, même dans la réflexion. En revanche, je bosse souvent avec des gens pour la prépa d’un shooting. Parfois j’ai plein de choses à aller acheter ou louer, du catering, tous ces petits trucs à préparer en amont, qui me stressent plus qu’autre chose et me prennent beaucoup de temps. Donc, si je peux me permettre, je délègue, de manière à pouvoir me concentrer sur ma tâche sans perdre de temps.


Comment se structurent en général les photographes et/ou designers, juridiquement ?


Déjà, il y a une distinction entre les 2 : les photographes sont des auteurs, les designers ont une qualification différente, donc on ne cotise pas au même endroit. Les designers à la Maison des Artistes et les photographes à l'Agessa. Donc voilà, et moi je suis en free-lance (ndlr : en micro-entreprise), avec un statut de profession libérale, pour être précis.



Mac Miller - par Koria


Financièrement, de quoi faut-il se méfier le plus lorsqu’on commence à toucher des cachets solides ?


C’est surtout les coûts et frais que tu vas avoir à-côté de la création de la pochette. Tu peux avoir du studio à payer, de l’accessoire à louer, de la bouffe pour le jour du shooting. Et parfois, mis bout à bout, ça peut vraiment amenuir ton budget. Donc, ce sont des points à ne surtout pas négliger en amont quand tu prépares ton devis, parce que tu peux vite perdre de l’argent ! Et au final ne pas gagner beaucoup sur un projet, parce que tu n’auras pas prévu assez large sur les postes prévus à-côté, qui sont incompressibles.


Tu gères donc ta propre structure. En quoi consiste-t-elle ? Emploies-tu des gens ?


Alors, j’ai monté ma propre structure, mais je suis le seul maître à bord, je n’emploie pas d’autres créateurs. Je suis photographe, graphiste, directeur artistique, je ne bosse pas en équipe pour le moment. Elle consiste à pouvoir faire de la direction artistique sur un projet, conceptualiser un album, faire un shooting photo, de l’artwork, des logos, jusqu’à mettre un code-barre à l’arrière d’un CD.


Et comment fait-on pour acquérir la confiance des partenaires avec qui on travaille, lorsqu’on exerce ton métier ?


La confiance, tu arrives à l’acquérir à un moment où tu es régulier dans ton travail. Il faut essayer de toujours envoyer du travail de qualité, et surtout de rendre ton travail en temps et en heure. Tu peux avoir la plus grosse des équipes, si tu n’es pas ponctuel sur les rendus, ça ne donnera pas grand-chose. Je pense que les labels et maisons de disques sont contents de moi là-dessus, ce qui explique que je sois toujours dans ce milieu-là et que ça se passe bien.


Cover de l'album "Grand cru" de Deen Burbigo - par Koria


L’émergence des sorties de single nécessitant des covers pour les plateformes et réseaux sociaux, ont-elles élargi le champ des opportunités pour les graphistes ?


Bah moi déjà, ce n’est pas un truc qui me fait kiffer. Parce que globalement ça sert uniquement pour le streaming, et une fois l’album sorti : les visuels single sont remplacés par le visuel album. Ils ont une durée de vie très courte. J’en fais donc très, très peu, ce sont des choses gérées en interne, avec ce qu’ils ont. Ça peut même être une capture d’écran du clip. C’est éphémère, donc ce n’est pas là-dessus qu’on s’attarde le plus. Après, ça permet à plein de jeunes sur Instagram de dévoiler leur taf, pour certains ça les inspire, ils récupèrent des photos sur les clips, font des captures d’écran, se créent des petits visuels. Et à certaines occasions, ça peut devenir des visuels officiels de singles. Je sais que parfois Booba fonctionnait comme ça, on lui envoyait plein de trucs et il récupérait la pochette qui lui plaisait en visuel single officiel.


Les covers de singles sont donc anecdotiques dans votre modèle économique ?


Clairement. Le peu que je fais, je les facture mais c’est un peu dérisoire. Ce n’est pas là-dessus que je vais faire mon argent.


Tu es présent depuis plus de dix ans. Y a-t-il eu beaucoup d’évolutions dans le rapport entre le rap et ses designers ?


Comme on est peu à faire ce métier, ça parle vite, les gens sont contents de ton travail, donc ton nom tourne encore plus vite. Donc, tu deviens quelqu’un qu’on va conseiller dans le métier. Concernant l’évolution en soi : avant, moi je me battais pour essayer de grapiller un petit projet par-ci par-là. Et pour qu’on puisse mentionner mon nom quand j’avais bossé sur un projet, il fallait toujours relancer les mecs. Et c’est vrai que maintenant ça a un peu évolué, Instagram nous a fait beaucoup de bien, les visuels ont pris beaucoup d’importance. Les pochettes dans le rap sont montées en level aussi, il y a un vrai effet d’annonce autour d’une pochette. Avant, une pochette c’était une pochette. Aujourd’hui c’est devenu le truc un peu attendu, comme le premier clip ou le premier son que va balancer un artiste sur un projet. Donc en 2019 on est très respectés dans le milieu et ça c’est cool. Parce qu’on est aussi force de proposition, et les rappeurs nous font confiance : tu peux proposer des trucs de fou aujourd’hui, les types ne vont pas te regarder de haut bizarrement, l’air de dire « Qu’est-ce qu’il a ? » C’est l’aspect très, très cool, on est un peu devenus comme des marques aujourd’hui, on est respectés, tout ça est très bénéfique.



Niska - par Koria


Pour finir, si le futur Koria, qui rêve de réussir dans ce domaine, lit ces lignes, quels conseils lui donnerais-tu en priorité ?


C’est compliqué… Il faut savoir que quand t’es en freelance depuis 10 ans, tu passes par des étapes où tu remets tout en doute, d’autres où tu as l’impression que c’est chant-mé, que tout va bien, que ton activité n’a jamais été aussi bonne. C’est un peu les montagnes russes, donc il faut être prêt à tout, il faut s’accrocher, c’est un peu le souci du statut freelance. Au jour le jour il faut se taper, tout le temps. Même si avec les années, tu es un peu plus protégé de cette problématique, mais il ne faut jamais oublier que tout peut s’arrêter du jour au lendemain. Puis, pour celui qui rêve de faire ça de sa vie de manière professionnelle : il faut être passionné, c’est le plus important. Ne pas compter ses heures quand tu bosses. Toujours, toujours, toujours shooter, taffer, bosser tout le temps. Quand tu crois que t’es arrivé au plus haut, considère que ça n’est pas vrai, et qu’en fait dans un, deux ou trois ans, tu feras des trucs encore mieux. C’est ce qui te fera te dépasser dans ton taf ! Donc voilà, ne jamais rien lâcher et être persévérant : je pense que personne n’a un don particulier pour ce genre de taf, c’est juste des heures et des heures passées parce que t’es passionné. Et au final tu deviens bon, tout simplement.



Retrouvez Koria sur Instagram, Twitter, son site internet ou son channel Youtube.

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