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  • Napoléon LaFossette

[INTERVIEW] Opseek, ingé-son pour Post Malone, Vybz Kartel, Soprano ou Siboy

Ils font partie de ces acteurs indispensables de la création musicale, des artisans au savoir technique mis au savoir de la musique: les ingénieurs du son. Aujourd'hui, Virgules donne la parole à Opseek, ingénieur du son au studio Captain Recordz de Bagnolet. Entre l'artistique et le business, il nous explique en quoi consiste au quotidien le boulot d'un ingé-son, en France comme ailleurs.




Virgules: Bonjour Opseek, pour commencer je te laisse te présenter et expliquer quelles sont les compétences pour lesquels les artistes font appel à toi ?


Opseek: Bonjour, je m’appelle Opseek aka le Ops, Gordon Rams, Opseek Copperfield, Terror Field, entre autres (rires). J’ai 32 ans, je viens des Antilles, de Guadeloupe plus précisément. Je suis ingénieur du son « enregistrement », c’est-à-dire réalisateur vocal, et « mixage ». Je suis également beatmaker.


Pour que les lecteurs situent qui tu es, peux-tu nous dire quels sont les principaux morceaux et albums sur lesquels tu as travaillé ?


La liste complète serait trop longue à énumérer, d’autant qu’il y a également des titres récents dont je ne sais pas s’ils sortiront un jour. Très récemment, j’ai notamment bossé sur l’album Destroy de Seth Gueko. Sinon sur La Colombe de Soprano, pour Mapy la violoniste, Post Malone, Beyoncé, A$ap Ant, Siboy, Damian Marley ou Vybz Kartel avant son entrée en prison. J’ai bossé avec énormément de monde sur une longue période, et même sur des noms que je dis là, je n’ai pas toujours été vérifier si je suis sur les albums à la fin, je ne garde pas le contact avec tout le monde.


Merci. Concrètement, comment vit – financièrement – un ingénieur du son ? Tout du moins, comment vis-tu toi ?


Un ingénieur vit selon les plans qu’il a, venant des maisons de disque ou autre. En fonction des contrats qu’il signe ou s’il est pote avec untel ou untel. En France, ça fonctionne surtout au relationnel, plus qu’au talent. Sinon, il y aurait plus d’ingénieurs du son côtés. Je suis payé soit au cachet, soit à l’heure, soit en points Sacem, en royalties, voire par d’autres biais que je ne peux pas vraiment citer ici (rires).


Tous les ingénieurs du son fonctionnent-ils comme cela ?


A vrai dire, je ne regarde pas trop comment les autres fonctionnent, je ne pourrai pas te dire s’ils fonctionnent de la même manière que moi.


Tu as fait des études spéciales pour devenir ingé-son ?


Jamais de la vie, pourquoi faire ? A chaque session j’apprends de nouvelles choses, et ça depuis 15 ans. Tout simplement.


Lorsque tu te contentes d’un rôle d’ingénieur du son, reçois-tu une rémunération de la Sacem sur les morceaux déposés ?


Alors en France, les gens n’ont pas cette culture du business carré. Quand un ingé-son donne une idée qui change tout un morceau, si tu travailles avec des pros, oui tu vas être sur les papiers, déclaré, tout ça. Mais certains indés abusent parfois. Rien que le fait de mettre des cuts dans une prod, on est censés avoir des points d’arrangement. Mais bon… C’est un milieu compliqué et pas forcément structuré, donc lorsque tu vas bosser avec des gens, il faut bien prendre soin d’annoncer la couleur dès le départ. A titre personnel, je suis très fair-play : si on a bossé sur un truc à 12, on aura tous la même chose. Malheureusement, l’ego des gens en France ne permet pas un fonctionnement équitable, X voudra toujours plus de choses que Y parce que ses chevilles sont plus grosses que celles des autres.





Les prestations que tu fournis au producteur, sont-elles l’objet d’un contrat ou est-ce une simple facturation sans plus de paperasse que ça ?


Ça dépend. 90% du temps, il s’agit de facturation sans paperasse. Mais quand tu travailles avec de vrais pros, ça parle business et contrats, avant, pendant et après l’enregistrement. Mais comme je te le disais, c’est un milieu compliqué basé sur la confiance, or assez peu de personnes sont honnêtes malheureusement.


Est-ce que tes fonctions d’ingénieur du son, de beatmaker, de topliner, sont séparées ? C’est-à-dire que quand un artiste vient, tu te dis « Lui, je ne vais que le mixer » ou « Lui, je vais lui proposer des toplines, des prods, en plus de mixer », ou à l’inverse est-ce que tout part de ta fonction d’ingénieur du son, et les prods et toplines viennent s’insérer au feeling dans le processus créatif ?


Complètement, si j’enregistre un artiste qui a déjà tout préparé : j’ai juste à cliquer sur 2 boutons le temps de la session. Ou, pour faire un parallèle avec les artistes anglophones ou américains, les Français se prennent parfois la tête pour rien. Mais encore une fois, ça dépend de beaucoup de facteurs : il ne faut pas oublier que c’est un milieu artistique, or l’art dépend de l’humeur, que l’on soit talentueux ou pas. Ça m’est arrivé d’être dans une session, et ne pas enregistrer parce que je préfère mixer, ou inversement, selon le feeling avec l’artiste. Tout comme pour les toplines, si la mélodie est claquée je ne vais pas hésiter à le dire à l’artiste. Mais bon, ça peut gâcher le mood de l’artiste, donc quand tu dis ça il vaut mieux proposer un truc de fils de p* derrière, sinon c’est mieux de la fermer ou de juste proposer quelque chose de différent. Après, 90% des ingés fonctionnent différemment : ils ne parlent pas et s’en foutent lorsque tu n’es pas connu. Puis à l’inverse avec les artistes connus ils deviennent de vrais fan boys, s’investissent puis au final prennent de grosses claques, c’est marrant (rires).


A tes yeux, quelles qualités musicales sont importantes, pour être un bon ingénieur-du-son ?


Pour être ingénieur du son, il faut déjà avoir des oreilles et reconnaître quand on a merdé. Être attentif et passionné, la passion devant venir avant l’envie de biff d’ailleurs. Être curieux, ne pas faire que se buter aux tutoriels Youtube, mais chercher par soi-même à se tromper, à apprendre. Puis, apprendre à s’adapter aussi.


Au-delà de la qualité du mix, qu’est-ce que tu vas apporter de plus à un artiste qu’un ingénieur-du-son moins doué que toi ?


Je peux apporter pas mal de choses, mais ça va venir selon le feeling, au fil des conversations. Donc je je saurais pas vraiment te répondre précisément de manière générale, à part le fait d’être humain, moi-même. C’est vraiment du feeling, ce qui fait que pour beaucoup j’ai peut-être une mauvaise image, celle d’un ingé claqué. Tandis que pour beaucoup d’autres, je suis peut-être le meilleur ingé-son qu’ils aient rencontré. Je pense que la balance est équilibrée.





Et humainement, si l’on décide de faire de ce hobby d’ingénieur-du-son son métier, quelles sont les qualités à avoir et quelles sont les compétences à maitriser, principalement ?


Pour devenir ingénieur professionnel, il faut déjà avoir des oreilles. Je connais énormément de mecs qui sont dans leur chambre, chez eux, plus forts que des ingés qui bossent pour des maisons de disque. Le matos ne fait pas l’inné ni le talent, même si ça aide un peu. Beaucoup de gens rentrent dans la musique parce que c’est à la mode, croient pouvoir faire des bails dedans, alors qu’en vrai, la peinture, la photo ou la danse seraient plus adaptés pour eux… Mais bon il n’y a plus de code, tout est un peu à la one again aujourd’hui.


Quels sont les artistes avec qui il est le plus simple de travailler ? Et ceux que tu évites le plus, dans la mesure du possible ?


J’aime bosser avec tout le monde, c’est encore une fois une question de feeling. Mais j’évite quand même le plus que possible les gens qui ont trop d’ego, ceux qui prennent 3 heures à poser un couplet, les mecs qui pensent que le matos fait le son, que le son sera forcément lourd s’ils vont dans un studio avec grave du matos. Généralement, eux sont les plus claqués. Parce que, matos ou pas, si l’artiste ou l’ingé-son est claqué, tout sera claqué, il ne faut pas forcer. Je déteste également les forceurs, qui veulent changer des détails inutiles que le public ne remarquera même pas, juste par ego, ils sont relous inutilement.


Tu as travaillé dans d’autres pays pendant quelques années. Quelles sont les principales différences avec la France, financièrement et dans les manières de travailler ?


J’ai pas mal travaillé en Jamaïque notamment, oui. Déjà là-bas, tu es sûr que tu vas faire de l’oseille, les artistes sont ouverts à toute proposition, on est ensemble, on bosse ensemble, tout le monde s’investit pour que ça marche, les studios sont concurrents mais les artistes bossent avec tout le monde sans distinction, et c’est magique. J’ai également bossé aux Etats-Unis, je me suis fait « pistonner », c’est différent également. Les sessions sont payées d’avance ou sur place, généralement. Après c’est au feeling, la manière de travailler est plus ou moins la même, il y a des gens bien et des abrutis partout… Sauf qu’eux s’investissent vraiment à fond, il y a de grosses équipes. Puis financièrement et juridiquement, tout est carré. Par exemple, j’ai signé des clauses relatives à divers projets, pour lesquels j’ai été payé mais où j'accepte que le nom de quelqu’un d’autre apparaisse sur les papiers. Mais au moins c’est clair et transparent.


Pourquoi avoir fait le choix de revenir en France, à un moment donné ?


Pour aider ma famille durant une passe difficile tout simplement, puis j’ai du rester ici un peu plus longtemps que prévu initialement.


As-tu l’impression que les rappeurs américains connaissent mieux la musique que les Français ?


Pas exactement : ils ne la connaissent pas mieux, mais la vivent plus. Puis ici, certains rappeurs te font péter un câble avec une mentalité trop street-créd pour rien. L’entourage compte pour beaucoup. Mais au final, c’est ton attitude et ton talent qui font que tu vas percer ou échouer, ici comme ailleurs.


Merci Opseek pour ton temps et pour ces réponses éclairantes, force à toi pour la suite de tes projets.


Merci mon reuf, merci à ceux qui m’ont lu et surtout que la passion vous guide !




Retrouvez Opseek sur Instagram et sur Twitter.

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