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  • Napoléon LaFossette

[TUTO] C'est quoi, un éditeur?




Parmi les corps de métier importants du monde de la musique, l’éditeur est peut-être celui le moins connu du grand public. Pourtant, il joue un rôle-clé dans cette industrie. Ainsi, si les majors ont toutes une myriade de labels affiliés, elles possèdent également un secteur dédié à l’édition (Universal Publishing, Sony-ATV et Warner/Chappell). Je vais donc chercher à éclairer dans ce tuto le rôle qu’a un éditeur, comment il travaille avec les artistes et pourquoi les artistes travaillent avec lui.


Il y a sujet à faire des dizaines et des dizaines de page sur l’édition (j’ai d’ailleurs consacré un mémoire juridique aux contrat de préférence éditoriale en matière d’édition musicale). L’idée ici est avant tout de dire l’essentiel sur ce qu’est un éditeur, avant de rentrer plus dans le détail au sein de futurs tutos.


Une dernière précision est toutefois utile avant d’entamer ce tuto : il est ici question des éditeurs dans le milieu du rap. Le modèle économique de l’édition est très différent dans certains autres genres musicaux, notamment la musique classique, qui ne seront pas évoqués ici.


1. Qu’est-ce qu’une œuvre et comment génère-t-elle des revenus ?


Pour comprendre la notion d’éditeur, il est indispensable de saisir ce qu’est une œuvre musicale, puisque les deux sont intimement liés.


Lorsqu’un artiste sort un morceau, deux objets immatériels sont créés. D’abord, l’œuvre donc, qui consiste en les paroles du morceau mêlées à la composition musicale créée par le beatmaker. Puis, le phonogramme, qui consiste en l’interprétation de ce texte par un artiste-interprète et en l’interprétation de cette composition par le même beatmaker (les deux se confondant dans la musique assistée par ordinateur, ce qui complique l’explication), qui sont fixés sur un support sonore (un fichier wav ou mp3, par exemple). Ce qui est commercialisé, c’est le phonogramme, ce fichier .wav mis à la disposition du public par le biais par exemple d’un CD ou d’une plateforme de streaming. Toutefois, l’œuvre génère elle-même des revenus. Soit directement : c’est le cas par exemple des ventes de partitions, dans la musique classique, chose qui n’existe plus ou moins pas dans le rap. Soit indirectement, notamment par le biais des sociétés de gestion de droit. Ces sociétés (en France, pour les auteurs : la Sacem) vont ponctionner des revenus sur la plupart des sources d'exploitation des oeuvres dont l'interprétation est fixée sur des phonogrammes (vente de CDs, diffusion en streaming, diffusion dans un magasin, diffusion en radio, diffusion en concert, …), qui vont être reversées au compositeur, au parolier (qui sont les auteurs) et à(aux) éditeur(s) du parolier et/ou du compositeur. D’autres intervenants dans la création de l’œuvre pourront également toucher quelques billes, mais je présente ici les grandes lignes. Enfin, lorsqu'un morceau est samplé ou utilisé au sein d'une oeuvre audiovisuelle, les titulaires des droits sur l'oeuvre interprétée dans ce morceau obtiennent également des revenus.


2. Qui est l’éditeur et pourquoi touche-t-il des revenus sur l’œuvre ?


Alors, que vient faire ce tiers dans cette répartition des revenus, et pourquoi a-t-il droit à des revenus ? Tout simplement car l’éditeur est le (co-)propriétaire de l’œuvre. C’est-à-dire qu’il est titulaire de tous les droits patrimoniaux sur celle-ci, que ce bien lui appartient. Le droit français a ceci de particulier que, même si le propriétaire d’une œuvre n’en est pas son auteur ou co-auteur, l’auteur garde certains droits dont il ne peut être privé par aucun contrat (par exemple, le droit à être reconnu comme le créateur de l’œuvre ou le droit à s’opposer à la modification de son œuvre). C’est donc un mode de propriété un peu particulier. D’ailleurs, les théoriciens du droit débattent depuis des décennies pour savoir si l’on peut parler de propriété au sens propre du terme. Quoiqu’il en soit, l’éditeur est le propriétaire d’une œuvre, pouvant la vendre ou la donner ou licence par exemple.


C’est donc cette qualité de propriétaire qui lui offre le droit d’être rémunéré sur toutes les sommes que génère l’œuvre.






3. Pourquoi les auteurs cèdent-ils la propriété sur leurs œuvres aux éditeurs ?


La première question qui vient à l’esprit est logique : pourquoi est-ce que les auteurs, propriétaires par nature des œuvres qu’ils créent, accepteraient-ils d’en céder la propriété ? D’autant plus dans le rap où, à la différence de l’édition en musique classique ou même de l’édition littéraire, l’œuvre ne se vend pas telle quelle et ne suppose pas toujours d’investissement particulier pour pouvoir générer des revenus.


Tout simplement parce que l’éditeur, en tant que propriétaire de l’œuvre, a pour mission de tout mettre en œuvre afin de générer le maximum de revenus à partir de cette œuvre. Il effectue un travail de valorisation. Dès lors, si l’auteur renonce à la propriété sur son œuvre et à un certain pourcentage des revenus générés par celle-ci, c’est parce qu’en théorie l’éditeur va lui permettre de récupérer une meilleure rémunération à la fin, en valorisant du mieux que possible cette œuvre.


4. Comment l’auteur cède-t-il la propriété sur son œuvre ?


Il existe deux moyens classiques, pour un éditeur, d’acquérir des droits de propriété sur une œuvre. Soit par le biais d’un contrat d’édition classique, sur une œuvre précise. Un peu comme un éditeur littéraire qui conclut un contrat d’édition avec l’auteur d’une œuvre littéraire. Soit par le biais d’un contrat de préférence (ou "pacte de préférence"). Ce sont des contrats par lesquels un auteur va offrir à un éditeur un droit d’option sur la propriété de toutes les œuvres qu’il va créer, dans des genres définis (par exemple « musique publicitaire », « œuvres musicales sans paroles », « paroles », etc), pour une période ne pouvant dépasser 5 ans. Ce qui signifie que par exemple, un auteur avec la double-casquette parolier-beatmaker pourra signer en édition en tant que compositeur chez X mais également en tant que parolier chez Y.


En contrepartie, le contrat de préférence va préciser les diverses obligations que s’engage à remplir l’éditeur pour exploiter au mieux ces œuvres futures et pour aider au développement de la carrière de l’auteur.





5. Concrètement, que fait un éditeur ?


Dans le rap, un éditeur va avoir des missions différentes s’il signe un contrat avec un compositeur ou avec un rappeur.


Avec un compositeur, il va classiquement avoir pour mission de placer auprès de rappeurs les créations du beatmaker, mais également de trouver des sessions studios ou des séminaires au beatmaker afin qu’il collabore avec des rappeurs. Il va également s’occuper de diverses formalités juridiques pour lui, l’intégrer à une équipe de compositeurs qui vont pouvoir collaborer de manière renforcée. Souvent, il va également lui réserver des séances dans de studios professionnels afin qu’il puisse travailler avec ou sans rappeurs sur ses créations. Il va également faire en sorte que les morceaux produits par le beatmaker soient bien déposés à la Sacem. Enfin, il va prendre en charge certains frais liés engagés par le beatmaker pour sa création (achat de matériel, déplacements, …).


Avec un rappeur, il va le faire collaborer avec des beatmakers (souvent signés au sein de la même structure d’édition), aider à l’organisation de séminaires, financer des sessions en studio et parfois participer aux frais de production des projets et des clips du rappeur.


Dans les deux cas, il va également chercher à faire un travail sur la synchronisation, c’est-à-dire le placement d’œuvres dont il est propriétaire ou co-propriétaire dans des films, publicités, jeux vidéos, séries, … Ainsi que, avec les compositeurs plus qu’avec les rappeurs, lui faire profiter des demandes que lui transmettent les marques ou producteurs de films/séries/jeux vidéos qui souhaiteraient illustrer leurs images de compositions inédites. Puis, surtout, dès que l’auteur a un minimum de renommée, l’éditeur va verser diverses avances financières aux auteurs sur les revenus futurs générés par leurs créations.

Enfin, tout cela ne se passe ainsi que lorsque l’éditeur a une relation de travail sérieuse avec l’artiste, ce qui n’est pas toujours le cas. Le droit français a en effet sur ce point le gros défaut de permettre à des éditeurs de fournir un travail a minima, ce qui explique que beaucoup de compositeurs se retrouvent coincés par des contrats de préférence avec des éditeurs qui ne font rien pour eux ou presque.


6. Pour aller plus loin.


« L’Edition Musicale », 3e édition, écrit par Jean-François Bert. Editions Irma, 2011.

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